Nuit Debout, bonne ou mauvaise réponse


tE388PPSNuit Debout fait régulièrement l’objet de deux observations contradictoires : ceux qui ont de la sympathie pour le mouvement ne cessent de répéter que « là-bas, il se passe quelque chose », ceux qui en ont moins constatent que le message tant attendu tarde à se faire entendre, voire qu’il n’y a là qu’un rassemblement de «gens qui n’ont rien dans le cerveau». Une tierce attitude est de se demander si le véritable intérêt de Nuit Debout, n’est pas dans ce qu’elle dit mais dans ce qu’elle est et sa manière de l’être.

  • Se passer de la représentation

On aura bien compris que la protestation contre la loi El Khomry ne fut qu’une occasion pour Nuit Debout. On en parle peu place de la République.

Le sujet principal de Nuit Debout c’est d’abord elle-même : son organisation, son fonctionnement, ses principes. Nulle trace de narcissisme là dedans, mais la conséquence d’une vaste ambition : inaugurer une nouvelle manière de faire de politique en dépassant le cadre réputé obsolète de la démocratie représentative et des partis politiques.

S’il est un principe qui fait consensus à Nuit Debout c’est que le mouvement n’a pas et ne peut pas avoir de représentant. Son corollaire est un respect absolu de la souveraineté des individus (à la possible exception des académiciens). Rien ne saurait justifier que les individus aliènent leur pouvoir de décision pour le déléguer à des représentants ou des institutions. Toute l’organisation relativement complexe de Nuit Debout, avec ses commissions, son AG, ses groupes de discussions, doit pouvoir fonctionner sans hiérarchie, avec le minimum de délégation de pouvoir ; chacun s’autorise de lui-même et n’a d’autre légitimité que d’être là, ici et maintenant, avec les autres. Quand la coordination des différentes commissions l’exige, on rappellera avec insistance que les délégués ne disposent que d’un mandat impératif et qu’ils sont révocables à chaque instant.

Les oreilles aguerries entendront ici les échos de la vieille tradition anarcho-conseilliste, et en concluront que décidément il n’y a rien nouveau sous le soleil.

Ce n’est pas exact. Nuit Debout est éminemment la fille de son époque, notamment dans ses naïvetés et ses contradictions. C’est pourquoi il convient de l’écouter.

Son refus de la représentation l’inscrit parmi les phénomènes de désinvestissement ou de rejet des formes actuelles de la vie politique. Elle en est la version gauchiste aux côtés d’autres manifestations comme la montée de l’abstention, la résurgence de sentiments communautaires d’inspiration religieuse ou ethnique, voire la montée du vote Front National.

Ce discrédit de la représentation politique est une des choses les mieux partagées par l’opinion. Sondage après sondage, les Français – à l’unisson des opinions des grandes démocraties – déclarent ne pas se sentir « représentés » par leurs hommes politiques et les partis politiques sont la dernière institution en laquelle ils ont confiance [ Le baromètre de la confiance politique du Cevipof montre depuis 2010 qu’environ 85% des Français considèrent que les « responsables politiques se préoccupent peu ou pas de ce que pensent les gens ». On constate que même dans le monde du travail, les français font plus confiance à leur pouvoir individuel de négociation qu’a une délégation à une institution y compris et surtout à la représentation syndicale : Sondage loi El Khomry Scan research – Le Terrain mars 2016.

  • Une nouvelle culture de la politique

Par sa radicalité même, Nuit Debout pousse à l’extrême les contradictions qui animent cette « crise du politique »: Elle en rend les enjeux plus visibles.

Les participants de Nuit Debout, conjuguent cinq traits significatifs de l’époque.

En premier lieu, leur culture politique ne s’est pas formée dans « l’horizon indépassable » des grands affrontements idéologiques d’avant 1989. Les valeurs de Gauche et Droite, pour ne prendre que ces deux catégories, n’ont pas à leurs yeux la dimension historique qui était la leur avant la chute du mur de Berlin.

Le second trait est qu’ils tiennent la jouissance des grandes libertés publiques de s’exprimer, de se déplacer, de voter régulièrement, comme allant de soi, au même titre que l’air qu’on respire.

Ils ont également une habitude de l’opulence qui leur font considérer comme « naturelle » une offre de biens et de service (disposer d’Internet, s’habiller pour pas cher, se déplacer rapidement, etc.) qui est en fait le résultat d’une évolution de long terme et du travail des entreprises.

En quatrième lieu, leur jugement s’est formé dans l’horizon de la pop culture et de l’individualisme consumériste, pour qui tous les choix sont légitimes dès lors que le consommateur s’y retrouve.

Enfin, et surtout, les participants de Nuit Debout sont pour l’essentiel des Digital Natives ; nés et élevés avec l’Internet.

Le problème est que tous ces traits ne sont pas spontanément cohérents ; c’est d’ailleurs pourquoi, il y a crise. Chacun veut bénéficier des avantages de la vie en société (des prestations sociales, des marchés opulents, des récits identitaires), et dans le même temps chaque individu considère son égoïsme comme légitime et attend de tous les autres la même attention qu’il se porte à lui-même. C’est au cœur de cette contradiction que s’est installée Nuit Debout et la question qu’elle pose : comment trouver une forme d’association, au sein de laquelle l’individu n’abandonnerait rien de sa souveraineté.

  • Nuit Debout entre Facebook et pirates

L’équation a longtemps été considérée comme insoluble sinon dans les rêveries des utopies pirates et des Zones Autonomes Temporaires. L’homme étant par nature un animal grégaire sinon politique, c’est l’individu qui a du rogner sur ses prérogatives pour que la société soit possible.  Internet a apporté un élément nouveau dans cette question. Il a montré, d’abord sur un plan ludique et esthétique avec les raves et les flash mobs, puis dans un registre plus « sérieux » avec des mobilisations telles que Occupy Wall street, la place Syntagma à Athènes, ou les Indignés de la Puerta del Sol à Madrid que des communautés d’individus absolument souverains pouvaient exister en acte, fut-ce de manière limitée dans l’espace et dans le temps.

Il ne faut donc pas être surpris si les assemblées générales de Nuit Debout ressemblent étrangement aux pages de Facebook. C’est même leur principal intérêt. Sur une page de Facebook, les posts se succèdent sans véritable unité thématique : les photos de vacances alternent avec les aphorismes exprimant l’humeur de la journée, une vidéo de la gifle de Joey Starr à un animateur de télévision côtoie une photo de chat ou de bébé ou un lien vers un article sur le naufrage de plusieurs centaines de réfugiés en Méditerranée. L’unité de la page n’est pas dans son contenu mais dans la liste des amis  à qui elle est ouverte ; chacun pouvant y écrire ce qu’il souhaite, selon son humeur et ses moyens.

A Nuit Debout les discours se succèdent selon une logique analogue, sans trop se soucier de devoir s’articuler entre eux. Tel viendra expliquer que le travail salarié est un esclavage qui verra bientôt sa fin. Un autre le suit pour révéler que notre esprit et notre sensibilité sont étourdis par le matraquage publicitaire. Un autre encore vient dénoncer le coup d’état silencieux que l’impérialisme ourdit au Brésil. Un poète déclame quelques vers. Un membre de la « commission communication » annonce que cette dernière s’est réunie, et qu’elle se réunira encore. Chacun peut intervenir, il suffit de demander la parole auprès de la jeune femme qui tient à jour la liste des orateurs pour l’obtenir ; tout comme sur Facebook, où il suffit d’ouvrir un compte. Dans les deux cas, l’individu est souverain et ne s’autorise que de lui même pour parler, aucune forme d’autorité ne vient filtrer l’accès à l’expression publique.

Les messages ne sont pas toujours d’une profondeur abyssale, mais, au delà de la raillerie, il faut entendre dans ce libre déballage de l’expression le désir, longtemps frustré, de se faire voir et entendre en tant qu’individu ; d’échapper à l’anonymat auquel les institutions condamnent nécessairement leurs membres en même temps qu’elles les représentent. C’est ce même désir qu’on peut entendre sur Facebook et place de la République.

  • « L’impensé » de Nuit Debout

Nuit Debout comme l’Internet semblent administrer par l’exemple, la preuve de la possibilité d’une forme d’association dans laquelle les individus subsistent dans leur individualité singulière sans se fondre et s’aliéner dans l’abstraction d’une identité collective.

Il y a certes une part d’illusion sinon de naïveté chez Nuit Debout à se penser comme une communauté qui aurait éclos par génération spontanée dans le territoire urbain. Cette illusion est cousine de la religion de la gratuité de bon nombre d’Internautes. Les uns comme les autres imaginent que le réseau Internet et la place de la République sont en quelque sorte tombés du ciel et se maintiennent à l’existence par une magie qui exclue le travail. Mais Internet c’est aussi des câbles, des connecteurs, des logiciels, et des entreprises pour les construire et les entretenir. De même, pour que Nuit Debout vienne occuper la place de la République, il aura fallu que celle-ci soit conçue et bâtie comme un lieu ouvert à une multiplicité d’usages : depuis le skate board, jusqu’à l’assemblée citoyenne en passant par la commémoration des victimes du terrorisme et la distribution de soupe populaire (ce que ne permet matériellement aucune autre des grandes places de Paris). Et pour que Nuit debout persiste chaque jour dans son éternel mois de mars, il faut également que chaque matin d’avril les services municipaux assurent le nettoyage et la réparation du lieu.

L’Île de la Tortue et les autres repaires de pirates étaient véritablement à l’écart des cartes et des routes de navigation officielles, Nuit Debout n’est possible que parce que la ville moderne l’a rendue possible et l’autorise

  • Réinventer la fraternité

Cette cécité relative de Nuit Debout sur elle-même est la raison pour laquelle elle n’est probablement pas la solution au problème qu’elle pose. Elle en reste un excellent symptôme. Ce que cherche Nuit Debout (et l’époque avec elle), c’est une forme d’association qui assure à chacun le bénéfice de la prospérité produite par les sociétés ouvertes, et dans laquelle chacun obtienne cependant la reconnaissance de tous et le respect de son identité irréductible. Cette reconnaissance, ce respect bienveillant, qu’on doit a priori à chaque individu en tant qu’individu est peut-être, aux côtés de la liberté et de l’égalité, le contenu de la troisième – et la plus négligée – des promesses de la république : la Fraternité.

Gilles Achache
Président de Scan-research
Dernier ouvrage paru : Le complexe d’Arlequin (Grasset 2010)

4 réponses

  1. Jean-Pierre Sakoun

    Cher Gilles,

    Je viens de lire avec attention ton superbe billet de blog.

    Il en ressort que la contradiction principale qui paralyse notre société et dont « Nuit Debout » est le symptôme, selon tes propres mots, que « chacun veut bénéficier des avantages de la vie en société, et dans le même temps chaque individu considère son égoïsme comme légitime et attend de tous les autres la même attention qu’il se porte à lui-même ».

    Je suis entièrement d’accord avec toi sur ce constat.

    On peut dire que cette situation est née de l’effondrement des idéologies rassembleuses et de l’absolue domination du point de vue anglo-saxon et libéral sur le monde, qui fait de la liberté individuelle l’horizon de la démocratie.

    Les dérèglements de l’organisation des nations particulièrement en Europe et dans le cadre de l’UE et l’hystérisation du libéralisme en ultralibéralisme, ont fait évoluer l’exigence de liberté individuelle en une forme exacerbée qui est l’exigence de la satisfaction de ses propres désirs et de l’usage parallèle des fruits du bien commun pour la satisfaction des désirs en question.

    Je me demande s’il n’est pas possible de réintroduire dans ce paysage l’idée d’un bien commun générateur d’une liberté collectivement acquise qui produirait une autre forme de liberté que celle exacerbée que l’on nomme « individuelle ». On pourrait l’appeler « émancipation ».

    Or n’est-ce pas cela précisément que la République ? L’idée que l’abandon d’une parcelle de sa liberté individuelle au profit de la liberté émancipatrice, de l’égalité, de la fraternité, n’est pas un retranchement mais la mise en commun de toutes ces parcelles de liberté pour une liberté plus grande ?

    Je te remercie de m’avoir redonné courage avec ce billet de blog. Il m’a aidé à entrevoir la manière dont nous pouvons dilaectiquement sortir de l’impasse que tu décris en reproposant une lecture contemporaine des Lumières françaises et leur application pratique.

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    1. gillesachache

      Bonjour Jean Pierre,

      Merci de tes compliments et pardon du retard avec lequel je te réponds.

      Une petite précision, je ne crois pas que la contradiction exacerbée entre « égoïsme  » et « sens du bien commun » (pour faire très vite), soit le résultat d’une bataille d’idées. L’effondrement de l’un et la montée de l’autre me semblent plus le résultat d’évolutions de long terme, sur lesquelles les décisions des uns ou des autres ont peu de poids.
      Ainsi je ne vois pas très bien, au delà de la pétition de principe, à quoi pourrait ressembler cette « réintroduction d’un bien commun générateur d’une liberté collectivement acquise » (par qui, sur quels contenus, à quelles occasions, etc. ?).

      Mon propos est plus modeste. Je suis sondeur, c’est à dire observateur de l’opinion. Je m’efforce juste de comprendre d’où vient le vent, et éventuellement où il va. Quant à orienter son flux, je ne sais pas faire. Tout ce qu’on peut faire dans ces cas là – et le marin que tu es sais cela très bien – c’est régler les voiles et la barre dans le sens le moins défavorable aux buts de ta ballade. Ce qui peut amener à bien des détours.

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  2. Bonjour Gilles,
    Merci, c’est la lecture la plus intéressante que j’ai faite sur Nuit Debout.
    Point d’accord notamment sur la transposition physique de Facebook
    J’avais écrit sur le Huffpost un article dans lequel je me posais la même question: « #NuitDebout est peut être en quelque sorte la traduction physique de ce que nous sommes nombreux à vivre dans l’ether des réseaux sociaux, hors du champ de vision des institutions installées »
    Au plaisir de discuter à l’occasion
    Antoine Brachet

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