Une opinion au bord de la crise de nerfs ?


26047512_mUne opinion au bord de la crise de nerfs ?

Le Petit Journal de Canal Plus diffusait récemment un montage de déclarations de personnalités politiques qui, de Jean Luc Mélenchon à Marine le Pen, en passant par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, reprenaient toutes la même antienne : « les Français n’en peuvent plus ».

Nos hommes et femmes politiques, qui ne cessent de s’opposer par ailleurs dans le débat sur la « bonne politique », sont donc au moins d’accord sur un point : le corps politique des Français est au bord de la crise de nerf, à un cheveu de basculer dans le précipice révolutionnaire, ses troubles et ses désordres.

Une erreur sur l’état de l’opinion

Ce lieu véritablement commun de la rhétorique politique est tout d’abord une erreur : il n’est pas vrai que les Français sont à bout. L’examen des faits suggère plutôt l’inverse : face à une actualité qui ne les a guère épargnés au cours des derniers mois, les Français affichent un flegme que devraient nous envier nos voisins britanniques. Alors que l’écho des attentats de novembre n’a pas fini de résonner au sein de l’opinion, que la reprise de l’économie et la baisse du chômage restent largement incertaines, pendant que des pans entier du système de protection social (retraite, code du travail) sont en pleine restructuration, les Français affichent un niveau d’inquiétude qui reste très modéré. Le Baromètre des peurs des Français de Scan-research/le Terrain, indique ainsi que le niveau de peur des Français reste à un niveau modéré : 6,17 en moyenne sur un échelle et de 10 , et n’a que peu augmenté au cours des 6 derniers mois.

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Un résultat qui s’inscrit dans la lignée de nombreuses études sur le moral des Français qui dressent un portrait d’une opinion heureuse sans excès, en tous cas très éloignée de l’état de crise évoqué par les politiques [Le bonheur des français au 1er semestre 2016
Classement du bonheur des français.Worldhappiness report 2016]

Quand les Français manifestent de l’inquiétude, elle concerne des menaces telles que celles qui pèsent sur l’environnement qui échappent pour une large part à l’action des politiques et sur lesquelles ils s’affrontent assez peu [cf le Baromètre des peurs des Français – Scan-research/le Terrain]. Inversement des menaces telles que le chômage, ou la baisse de revenus, même si elles sont prises très au sérieux par les Français ne suscitent ni panique ni exaspération de leur part. Malgré toutes ses imperfections, les Français conservent leur confiance dans le système de protection sociale dont ils disposent.

Pourquoi les politiques se trompent

Une première cause de cette erreur sur l’exaspération supposée des Français tient aux conditions mêmes du débat public. Le resserrement de l’éventail des options possibles en matière de politique publique tend à réduire mécaniquement les différences entre les programmes et ceux qui les portent. Sur un tel marché encombré d’offres substituables, pour éviter leur banalisation, les acteurs politiques sont portés à accentuer leurs différences et à en exagérer les enjeux. En entretenant l’idée que « les Français n’en peuvent plus », on transforme la moindre décision politique qui permettrait de relâcher cette tension supposée insoutenable en un exploit homérique. Plus la réalité de l’affrontement s’éloigne en politique, et plus il semble nécessaire d’en exagérer le spectacle.

La seconde raison pour laquelle les politiques se trompent sur l’état réel de l’opinion est le bénéfice qu’ils en tirent. L’hystérisation de l’opinion a en effet pour corolaire l’héroïsation de l’action politique. S’il est vrai que « les Français n’en peuvent plus », la conséquence en est que des héros sont nécessaires pour les tirer d’un si mauvais pas. Sauver une nation d’un gouffre où elle s’apprête à tomber, vous met plus facilement dans la position de Saint Georges terrassant le dragon, qu’un compromis technique sur une mesure fiscale. Cette présentation de l’homme politique comme héros de l’action publique s’inscrit dans notre tradition politique qui en renforce la légitimité. Tout républicains que nous sommes, nous aimons bien les sauveurs. On retrouve ce goût des hommes providentiels jusque dans nos institutions les plus importantes comme l’élection du Président de la République, que de Gaulle définissait comme la « rencontre entre un homme et un peuple ».

De l’erreur sociologique à la faute politique

S’adresser à l’opinion comme si elle était beaucoup plus exaspérée qu’elle ne l’est en réalité, est non seulement une erreur, c’est également une faute. Elle témoigne non seulement d’une relative déconnexion du personnel politique d’avec l’opinion, mais, ce qui est plus grave, elle tend à l’accroître.

A entretenir l’idée que le pays est au bord de la rupture et qu’il faut tout reprendre à zéro, car « les Français n’en peuvent plus », on tend à discréditer la délibération et la  négociation en tant que procédures légitimes de la politique pour en faire autant de trahisons déshonorantes, et de formes d’oubli de l’intérêt général. Tout compromis devient une compromission. Ce qu’on abime ainsi, sans y prêter attention, c’est l’idée même de débat démocratique que l’on vide de sa substance.

De nombreux travaux montrent qu’au contraire le citoyen et l’électeur, se déterminent de plus en plus par rapport à une offre programmatique, plutôt que par une adhésion globale à un courant d’idées, voire pire, à une personne. Les orientations politiques des Français sont de moins en moins structurées par des affrontements idéologiques. L’opinion démocratique  est aujourd’hui plus libre de ses choix et plus ouverte à la discussion.

C’est précisément à cette demande raisonnable de politique, à laquelle on ne répond pas quand on dramatise à l’excès le ton du débat public. Au contraire, on s’expose nécessairement à décevoir quand, après avoir promis des lendemains qui chantent, on se confronte aux nécessités de la gestion des affaires. Au passage on aura contribué un peu plus au discrédit de la parole politique et renforcé ceux qui vivent de ce discrédit.

Gilles Achache.
Président de Scan-Research.

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